Fort de Charlemont à Givet
Cinq siècles d’histoire au-dessus de la Meuse
Fabrice Chandor



Dressé sur son éperon rocheux au-dessus de Givet, le fort de Charlemont est l’un des monuments les plus impressionnants du nord des Ardennes. Né au XVIe siècle sous Charles Quint, devenu français sous Louis XIV, transformé par Vauban, confronté aux deux guerres mondiales puis converti en centre d’entraînement commando, Charlemont raconte près de cinq siècles d’histoire militaire. Aujourd’hui ouvert aux visiteurs, le géant de pierre connaît une nouvelle vie, entre patrimoine, nature et activités de loisirs.
Une forteresse qui domine Givet et la vallée de la Meuse
Impossible de découvrir Givet sans lever les yeux vers Charlemont.
La forteresse domine la ville et la Meuse depuis un spectaculaire promontoire rocheux. Sa position permet immédiatement de comprendre pourquoi cet endroit a occupé pendant plusieurs siècles une place stratégique majeure.
Nous sommes ici à l'extrême nord des Ardennes françaises, à proximité immédiate de la Belgique, dans une région où les frontières ont longtemps été disputées.
Au XVIe siècle, la carte politique de l'Europe est très différente de celle que nous connaissons aujourd'hui. Le secteur de Givet se trouve alors au contact de plusieurs puissances : le royaume de France, les Pays-Bas espagnols et la principauté épiscopale de Liège.
Contrôler la vallée de la Meuse signifie contrôler un axe de circulation essentiel.
Charlemont ne doit donc rien au hasard.
Sa situation géographique constitue sa première arme.
Depuis les hauteurs, la forteresse permettait de surveiller les mouvements dans la vallée et de défendre un passage stratégique vers les territoires du nord.
1555 : Charles Quint décide de fortifier Givet
Pour comprendre la naissance de Charlemont, il faut revenir au milieu du XVIe siècle.
Les tensions sont alors particulièrement fortes entre Henri II, roi de France, et Charles Quint, empereur du Saint-Empire.
En 1554, les troupes françaises lancent une offensive contre les Pays-Bas espagnols. Plusieurs territoires sont ravagés et la sécurité de cette zone frontalière devient une préoccupation majeure.
Le 6 avril 1555, Charles Quint acquiert, par l'intermédiaire de sa sœur Marie de Hongrie, la seigneurie d'Agimont.
La décision est prise de construire une nouvelle place forte sur la rive gauche de la Meuse.
Son nom sera directement lié à son fondateur :
Charlemont, le « Mont de Charles ».
La construction débute en 1555 et une première enceinte est achevée dans les années 1560.
C'est le commencement d'une histoire militaire qui se prolongera pendant plus de quatre siècles.
Une véritable machine défensive
Lorsqu'on observe Charlemont aujourd'hui, ses murailles impressionnent par leur masse.
Mais une forteresse de cette importance ne se résume pas à de hauts murs.
Elle constitue un système défensif complet.
Remparts, bastions, fossés, passages, casemates, positions d'artillerie et ouvrages successifs sont pensés pour ralentir l'assaillant, protéger les défenseurs et permettre de contrôler les accès.
Le relief naturel est lui-même intégré au dispositif.
La roche, les pentes et la hauteur offrent à Charlemont une protection que les ingénieurs militaires vont exploiter et renforcer au fil des siècles.
Et c'est justement l'une des particularités fascinantes du site : Charlemont n'est pas la photographie figée d'une forteresse construite à une seule époque.
Chaque génération d'ingénieurs militaires l'a adaptée aux armes et aux menaces de son temps.
Charlemont devient français
Un peu plus d'un siècle après sa construction, l'histoire de la forteresse bascule.
Le traité de Nimègue de 1678 fait entrer la place de Charlemont-Givet dans le royaume de France. Elle est remise à Louis XIV en 1680.
Et lorsqu'une place stratégique rejoint le royaume du Roi-Soleil, un nom n'est jamais très loin :
Sébastien Le Prestre de Vauban.
L'ingénieur militaire de Louis XIV inspecte Charlemont et travaille à l'amélioration de son système défensif.
Vauban transforme la défense de Givet
Vauban comprend parfaitement l'intérêt stratégique du site, mais également ses faiblesses.
Après une attaque conduite depuis les hauteurs du Mont d'Haurs, il propose en 1698 un vaste projet destiné à renforcer l'ensemble défensif de Givet.
Son ambition dépasse largement la simple amélioration de quelques murs.
Il imagine un véritable ensemble fortifié autour de la ville et de Charlemont, avec notamment un camp retranché sur le Mont d'Haurs et le renforcement de plusieurs parties de la forteresse.
La structure générale de Charlemont continue ensuite d'évoluer.
Vers 1740, avec notamment la couronne d'Asfeld à l'ouest et l'enveloppe dite du « cornichon » à l'est, le complexe atteint une forme proche de celle qui caractérisera durablement le site.
Fort Condé : protéger Charlemont avant même que l'ennemi ne l'atteigne
La défense de Givet ne repose d'ailleurs pas uniquement sur la citadelle.
À environ 500 mètres de Charlemont se trouve notamment le Fort Condé, conçu comme un ouvrage avancé protégeant l'approche orientale de la place forte.
Son développement intervient au début du XVIIIe siècle. La redoute centrale est ensuite intégrée, entre 1725 et 1732, dans un ouvrage beaucoup plus vaste.
L'objectif est simple : obliger un éventuel assaillant à affronter plusieurs lignes défensives avant de pouvoir menacer directement Charlemont.
On ne parle donc plus seulement d'un fort isolé.
Givet devient progressivement un véritable territoire fortifié.
Au XIXe siècle, l'artillerie change les règles
Pendant des siècles, l'architecture militaire évolue en fonction des progrès de l'artillerie.
Les murs capables de résister aux armes d'une époque deviennent vulnérables quelques décennies plus tard.
Après la défaite française lors de la guerre franco-allemande de 1870, Charlemont connaît ainsi une nouvelle période de modernisation sous l'impulsion du général Séré de Rivières.
Mais la technologie militaire progresse extrêmement rapidement.
Dans les années 1880 apparaît notamment ce que l'on appelle la crise de l'« obus-torpille ». Les nouveaux explosifs et projectiles rendent beaucoup plus vulnérables les fortifications traditionnelles en maçonnerie.
Certaines transformations entreprises à Charlemont deviennent ainsi techniquement dépassées avant même d'être totalement achevées.
Cette évolution annonce déjà les difficultés que rencontrera la forteresse au XXe siècle.
1914 : Charlemont face à la guerre moderne
Lorsque la Première Guerre mondiale éclate, Charlemont possède derrière lui plusieurs siècles d'expérience militaire.
Mais la puissance de feu a changé d'échelle.
En 1914, la forteresse est soumise aux bombardements.
Elle résiste pendant trois jours avant de tomber.
Charlemont a pu ralentir la progression allemande, mais son architecture ne peut plus rivaliser avec les capacités de l'artillerie moderne.
C'est un tournant symbolique.
Le monument qui avait été conçu au XVIe siècle pour protéger une frontière européenne entre brutalement dans l'âge de la guerre industrielle.
1940 : l'histoire se répète
Entre les deux guerres, le site n'est pourtant pas abandonné.
Des adaptations sont entreprises durant les années 1930, avec notamment de nouvelles positions de tir.
Mais en mai 1940, lors de l'offensive allemande, la situation rappelle celle de 1914.
Les progrès de l'aviation, de l'artillerie et de la guerre mécanisée ont profondément changé les conditions du combat.
Charlemont est abandonné en mai 1940.
Givet devra attendre le 7 septembre 1944 pour être libérée.
La forteresse aurait pu alors devenir un simple vestige du passé.
Son histoire militaire était pourtant loin d'être terminée.
1963 : Charlemont devient l'école des commandos
Une nouvelle page, très différente, commence dans les années 1960.
L'État et la Défense réinvestissent le site en 1962.
Puis, le 1er janvier 1963, le général Massu y installe le premier Centre d'Entraînement Commando de France : le CEC de Givet.
Sa devise :
« Croire et Vaincre ».
Pendant plusieurs décennies, Charlemont devient ainsi un terrain d'entraînement militaire.
Le relief qui avait fait sa force pendant des siècles offre désormais un environnement idéal pour l'instruction : dénivelés, murailles, passages, obstacles et terrains accidentés.
Des générations de militaires vont venir à Givet pour travailler le franchissement, l'endurance et les techniques commandos.
Pour de nombreux anciens militaires français, le nom de Charlemont reste donc associé non seulement à Vauban ou à Charles Quint, mais aussi aux souvenirs parfois particulièrement physiques de leur passage au CEC.
Le site organise encore ponctuellement des visites consacrées à cette histoire récente, avec la participation d'anciens du Centre d'Entraînement Commando.
2009 : la fin de 454 années de présence militaire
En novembre 2009, le Centre d'Entraînement Commando ferme dans le cadre de la restructuration de la Défense.
Le symbole est considérable.
Entre le début de la construction de la forteresse en 1555 et le départ des militaires en 2009, Charlemont aura connu plus de quatre siècles d'histoire militaire presque continue.
Une question se pose alors : que faire d'un ensemble aussi gigantesque ?
Abandonner un tel patrimoine aurait représenté un risque majeur.
Des négociations s'engagent donc entre l'État et les collectivités.
La Communauté de communes Ardenne Rives de Meuse se positionne dès 2011 pour conserver Charlemont dans le domaine public.
L'acquisition est finalement signée le 30 juin 2015.
Une nouvelle transformation peut commencer.
D'une forteresse militaire à un site touristique
Charlemont n'a aujourd'hui évidemment plus vocation à défendre la frontière.
Mais ses caractéristiques exceptionnelles permettent de lui inventer une nouvelle vie.
Le public peut désormais découvrir la forteresse et son histoire à travers différents parcours et visites.
Le site développe également des activités de loisirs utilisant de manière originale son architecture et son relief, notamment des parcours d'aventure sur les remparts, des expériences de groupe, des visites et d'autres animations.
C'est une évolution particulièrement intéressante.
Plutôt que de transformer Charlemont en monument totalement figé, ses gestionnaires cherchent à conjuguer mémoire, patrimoine et loisirs.
Le visiteur peut venir pour l'histoire militaire et l'architecture, tandis qu'une famille peut découvrir le même lieu par une activité plus ludique.
Un patrimoine naturel exceptionnel
Il serait pourtant réducteur de présenter Charlemont uniquement comme une accumulation de pierres et de fortifications.
Le site se trouve au cœur d'un environnement naturel remarquable, à proximité de la Réserve naturelle de la Pointe de Givet.
L'inventaire écologique réalisé sur le site a mis en évidence une biodiversité particulièrement riche.
Selon Charlemont, on y trouve notamment 266 espèces végétales, 57 espèces d'oiseaux, 35 espèces de papillons de jour et 17 espèces de mammifères, dont huit espèces de chauves-souris.
Cette présence animale entraîne évidemment des contraintes de conservation.
Certaines galeries sont par exemple protégées afin de préserver les chauves-souris.
Charlemont devient ainsi un exemple assez singulier où patrimoine militaire et patrimoine naturel cohabitent sur le même territoire.
Même la géologie raconte une histoire : le secteur est connu pour ses marbres rouges et noirs, ses fossiles et différents minéraux.
Le panorama : une autre raison de monter à Charlemont
Et puis il y a la vue.
Depuis les hauteurs de Charlemont, le regard plonge sur Givet et accompagne la Meuse dans son parcours à travers la vallée.
Le panorama permet presque de lire la géographie militaire du lieu.
En regardant la rivière, les reliefs et les voies d'accès, on comprend immédiatement pourquoi Charles Quint avait choisi cet endroit.
Charlemont n'a pas été installé au-dessus de Givet pour offrir un beau point de vue.
Mais près de cinq siècles plus tard, cette position stratégique est devenue l'un de ses principaux atouts touristiques.
Charlemont, une mémoire vivante des Ardennes
Il existe des monuments qui racontent une époque.
Charlemont en raconte plusieurs.
Le XVIe siècle de Charles Quint.
Le royaume de Louis XIV.
Vauban et la révolution de l'architecture militaire.
Les transformations du XVIIIe siècle.
Séré de Rivières et les bouleversements technologiques du XIXe.
Les deux guerres mondiales.
Puis les commandos français de la seconde moitié du XXe siècle.
Enfin, depuis quelques années, la reconversion d'un immense patrimoine militaire en destination culturelle, naturelle et touristique.
C'est cette accumulation qui rend Charlemont si particulier.
Ses murailles ne racontent pas seulement une bataille ou un règne : elles permettent de suivre près de cinq siècles d'évolution de la défense du territoire français.
Le ministère de la Culture rappelle d'ailleurs que les vestiges du fort sont inscrits au titre des Monuments historiques depuis le 24 octobre 1927.
À la découverte d'un géant ardennais
Aujourd'hui, on ne monte plus à Charlemont pour défendre Givet.
On y monte pour comprendre son histoire, parcourir ses fortifications, découvrir son environnement, admirer la vallée ou vivre certaines activités proposées dans ce décor hors norme.
Et c'est probablement là la plus belle réussite de sa reconversion.
Après avoir été construit pour empêcher les hommes d'entrer, Charlemont ouvre désormais ses portes pour les inviter à découvrir son histoire.
De Charles Quint aux commandos, de Vauban aux visiteurs du XXIe siècle, la forteresse continue ainsi de veiller sur Givet et sur la Meuse.
Près de cinq cents ans après la pose de ses premières pierres, le Mont de Charles est toujours debout.
Et il reste l'un des grands témoins de l'histoire des Ardennes.
Pour préparer une visite, les horaires et activités évoluant selon la saison, mieux vaut consulter directement le site officiel de Charlemont avant de se déplacer.
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